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Des accords de libre échange qui menacent l’Afrique

Alors que se tient aujourd’hui la journée mondiale des luttes paysannes, nous avons demandé à Jacques Berthelot, ancien enseignant-chercheur et spécialiste des politiques agricoles, de revenir sur les conséquences de la mise en application des accords de partenariats économiques en Afrique de l’ouest.

Une Seule Planète : Dans quel contexte s’inscrivent ces accords commerciaux ?

Jacques Berthelot : Les APE, sont issus d’une décision prise par la commission européenne suite à des condamnations à l’OMC de sa politique douanière envers les pays de l’ACP (Les anciennes colonies européennes d’afrique, des caraïbes et du pacifique.) Des pays d’Amérique du sud comme le Guatemala et l’Equateur payaient eux des droits de douanes bien plus élevés sur les mêmes produits, comme les bananes, qu’ils exportaient en Europe. Ils ont donc contesté ces règles à l’OMC.

L’UE aurait pu être condamnée par l’OMC si l’on s’en tient aux principes de libre échange prônait par celle-ci. Mais l’Union européenne aurait aussi pu se défendre en évoquant d’autres critères, comme le niveau de développement d’un pays, qui peut justifier des accords commerciaux préférentiels. En 2014 par exemple, le PIB par tête de ces pays d’Amérique centrale était 3 fois supérieur à celui du Ghana ou de la Côte d’Ivoire, ce qui peut justifier que les barrières douanières ne soient pas les mêmes.

Désormais, à terme, les ACP ne pourront plus faire payer de droits de douanes sur 80% des produits en provenance de l’Union européenne.

C’est ce qu’avait choisi de faire l’Union européenne depuis les années 1970 avec les ACP. A travers différents accords commerciaux, l’Union européenne avait décidé de favoriser leur croissance économique en appliquant des droits de douanes très faibles sur leurs produits. La même année, les Etats Unis ont, de leur côté, mis en place une mesure qui permet à tous les pays d’Afrique d’exporter leurs produits vers les Etats-Unis sans droits de douanes tandis que de leur côté, les pays africains peuvent continuer de taxer les produits américains.

USP : Que prévoient dès lors ces accords de partenariats économiques ?

JB : A partir de 2000, l’Union européenne édicte l’accord de Cotonou qui devient l’accord-cadre entre l’UE et tous les pays de l’ACP. Dans cet accord, le volet commercial prévoit la mise en place de ces APE à partir de 2008. Concrètement, à travers ces APE, on a transformé des accords préférentiels non réciproques en accords de libre-échange . Alors que les échanges commerciaux entre l’Europe et les pays de l’ACP étaient soutenus par des accords commerciaux préférentiels, l’objectif est désormais de les transformer en accords de libre-échange, c’est-à-dire qui visent à supprimer les droits de douanes.

Désormais, à terme, les ACP ne pourront plus faire payer de droits de douanes sur 80% des produits en provenance de l’Union Européenne.

USP : Pourquoi dénoncez-vous les conditions mêmes de discussion de ces accords commerciaux ?

JB : Les conditions du dialogue pour ces accords ont été inégales. Dans la période des conventions de Lomé, c’était la direction générale développement et coopération (DEVCO) de la commission européenne qui avait établi ces règles. En 2001 à Cotonou, c’est la direction commerce ! On imagine bien que ces deux commissions ont des objectifs très différents.

De plus, ces accords de partenariats économiques se sont transformés en 7 accords régionaux. Afrique centrale, Afrique de l’ouest, Pacifique, Caraïbes… Dans chaque région, il y a pourtant des Pays moins avancés (PMA) qui bénéficiaient d’accords commerciaux spécifiques avec l’Union européenne. Désormais, si les accords de Cotonou rentrent en vigueur, tous les PMA qui appartiennent aux ACP ne seront plus considérées comme tels. Ils devront ouvrir leur marché à 80% des produits venant de l’Union européenne.

USP : Où en est-on de l’application de ces accords commerciaux ?

JB : La négociation a commencé en 2003 avec l’Afrique de l’Ouest et cela traîne car il y a de nombreuses résistances.
Toutefois, en Afrique de l’ouest, deux états n’étaient pas des PMA à ce moment-là, la Cote d’Ivoire et le Ghana. Ces deux pays exportent principalement trois produits à destination de l’Union Européenne. Les bananes, le thon et le cacao. Ces deux pays ont donc paraphé des APE intérimaires avec la crainte de se voir imposer des barrières douanières pour leurs exportations vers l’union européenne s’ils ne le faisaient pas.

La diminution des recettes budgétaires serait colossale. Pour bien se rendre compte, il faut imaginer que l’Union européenne, c’est presque la moitié des importations de l’Afrique de l’Ouest. C’est autant de recettes budgétaires qui ne rentreraient plus dans les caisses des Etats d’ici à 15 ans.

Mais les résistances sont nombreuses et particulièrement de la part du Nigéria qui estime que ces accords ralentiraient son développement industriel.

Quelles seraient les conséquences de cet accord sur les pays africains ?

JB : La diminution des recettes budgétaires serait colossale. Pour bien se rendre compte, il faut imaginer que l’Union européenne, c’est presque la moitié des importations de l’Afrique de l’Ouest. C’est autant de recettes budgétaires qui ne rentreraient plus dans les caisses des Etats d’ici à 15 ans.

De plus, en Afrique de l’Ouest la majorité des entreprises sont issues du secteur informel, donc ne payent pas d’impôts sur les sociétés ce qui limite les recettes fiscales des gouvernements. Enfin, l’APE interdit d’augmenter les taxes à l’exportation comme sur le Cacao qui est l’une des premières ressources fiscales de la Côte d’ivoire.

L’Europe se tire une balle dans le pied avec les APE. Car avec leur croissance démographique, ces pays ont à terme de grands débouchés pour nos produits à forte valeur ajoutée issues de nos technologies vertes.

USP : Quelles seraient les conséquences de cet accord sur les paysans africains ?

JB : De manière générale, les industries naissantes vont être concurrencées par les entreprises européennes.
Pour l’agriculture, c’est la même chose. Nous savons tous que la production agricole européenne en plus d’être l’une des plus productive du monde est fortement subventionnée par l’Union européenne par le biais de la PAC. Donc les exportations de blé par exemple, qui seront détaxées, deviendront encore moins chères sur le marché africain.

A l’inverse dans ces pays, les prix varient encore en fonction des récoltes soumises aux intempéries et des rendements qui sont souvent encore faibles. Les paysans s’appauvrissent et dans certains cas abandonnent leur production. Cela augmente la pauvreté, les migrations vers les grandes villes..

Et ce phénomène ne fait que s’amplifier. Les importations de matières agricoles augmentent de 3% en moyenne chaque année, du fait de leur faible prix. Les paysans africains n’auront à terme plus de débouchés pour la vente de leurs produits ! En plus d’affaiblir les revenus des paysans, ces importations transforment les régimes alimentaires des pays africains. Si les africains perdent l’habitude de consommer des produits locaux, ils en achèteront de moins en moins et on voit bien là l’émergence d’un vrai cercle vicieux.

USP : Quels types d’accords commerciaux, préconisez-vous entre l’Afrique et l’Europe ?

JB : L’Europe se tire une balle dans le pied avec les APE. Car avec leur croissance démographique, ces pays ont à terme de grands débouchés pour nos produits à forte valeur ajoutée issues de nos technologies vertes. A condition que l’Europe permette à l’Afrique, dans un premier temps, de se développer et de développer son industrie naissante. Pour cela, l’exportation des produits agricoles vers le continent doit diminuer.

USP : Quels types d’alternatives prônez-vous pour développer l’agriculture locale en Afrique de l’ouest ?

JB : Pour résoudre le problème exponentiel des importations de blé, la première solution évidente, c’est de changer de régime alimentaire, car il deviendra impossible par exemple, de payer le prix futur du blé. Celui-ci augmentera car les rendements du blé partout plafonnent. Cela est dû à différents facteurs mais d’une manière générale on peut prédire que les rendements du blé vont baisser. Les pays d’Afrique de l’Ouest, comme de nombreux pays, importent du blé, car ils ne peuvent pas en produire. Cette hausse des prix handicapera donc ces économies.
A moyen et long terme, il faut donc favoriser les productions locales.

C’est que nous essayons de faire à SOL. Nous avons par exemple soutenu la production de pains à base de céréales locales ou la formation depuis 2011 à des artisans boulangers de techniques permettant d’incorporer 30% de farines de maïs ou de mil.

Pour résumer, il faudrait en réalité garder les droits de douanes sur les produits agricoles en provenance de l’Europe, tout en développant l’agriculture locale et en valorisant la consommation des produits locaux comme en Amérique latine ou les tortillas de mais représentent 80% de l’alimentation de base.

Signer la pétition contre les APE !